A group of Persons

Nos éclairs de soleil dans les brumes du souci

Association Fructôse, Dunkerque

04.04-16.04.2022

Commissaire Septembre Tiberghien

Une résidence de travail collectif avec Ondine Bertin, Louis Clais, Valentine Gardiennet, Martha-Maria Le Bars, Pôle-Fromage, Adrien Tinchi et Yoann Van Parys

Texte initial de la commissaire : 

Acte I

Le coucher de soleil dunkerquois est sans doute l’expérience la plus intense qui me soit restée de mon passage dans cette ville, entre 2011 et 2012. À cet endroit du globe, qui s’apparente à un Finistère, l’astre solaire termine non seulement sa course dans la mer, mais il pare le ciel de couleurs flamboyantes à la limite du surnaturel. D’aucun explique ce rougeoiement incandescent par la présence de fines particules métalliques en suspension dans l’atmosphère, provenant des usines du port industriel à proximité. Mythe ou réalité ? Peu nous importe au fond, puisque le phénomène, lui, s’offre comme un spectacle quotidien pour le plus grand plaisir de tou·te·s.

Acte II

Mars 2020 à décembre 2021 : la crise sanitaire de la COVID-19 nous prive, momentanément et par épisodes intermittents, de nos droits culturels, tels que définis par la Déclaration de Fribourg en 2007. Selon Patrice Meyer-Bisch, président de l’Observatoire de la diversité et des droits culturels et membre du Groupe de Fribourg, à l’origine de la Déclaration, ils peuvent être définis de la manière suivante : « Dit de façon technique, ce sont les droits, libertés et responsabilités pour une personne, seule ou en commun, de choisir et d’exprimer son identité en accédant, pratiquant et contribuant à des références culturelles perçues comme autant de ressources nécessaires à son processus d’identification, de communication et de création. »

Quand les salles de théâtre, de cinéma, de concert, les musées, les centres d’art et autres lieux d’expositions sont tenus de fermer pour éviter la propagation du virus, à Dunkerque le soleil, lui, continue à briller de mille feux, rappelant qu’une crise encore bien plus grave, écologique celle-là, bouscule l’agenda de nos politiques. Néanmoins, en ces temps de pandémie, empreints d’incertitude et d’angoisse, le coucher de soleil s’avère être une source inépuisable de joie et d’émotions. Le regarder implique un véritable acte de communion entre l’homme et la nature, vision romantique dont la littérature et le cinéma notamment se sont fait l’écho.

Acte III

Dans la collection du musée des Beaux-arts de Dunkerque, fermé en 2015 pour une période indéterminée, on repère de nombreuses marines, de facture plus ou moins heureuses, peintes entre le XVIIe et le XIXe siècle. Les cieux y sont la plupart du temps agités par des vents soufflant du large, emportant parfois les navires, comme dans Naufrage, de Claude Joseph Vernet. Hormis dans quelques représentations de port, plus souvent situés en Orient qu’en Occident, comme chez Hendrik Van Minderhout (Vue d’un port d’Orient, 1688) ou Louis Gabriel Eugène Isabey (Le port de Dunkerque, 1831), le soleil est quasiment absent. Comment expliquer l’occultation de cette chère étoile par les peintres ? La dramaturgie ne ferait-elle pas bon ménage avec l’horizon dégagé des beaux jours ? Toujours est-il que si ce coucher de soleil fantasmatique existe bel et bien, il est invisibilisé à doubles titres ; par les artistes, qui ont choisi de montrer l’astre à son zénith plutôt qu’à son déclin ; par l’institution, dont les collections sont en dépôt extérieur  jusqu’à nouvel ordre.

Acte IV

L’artiste belge Marcel Broodthaers avait imaginé en son temps Le musée d’art moderne, département des aigles, dont il était à la fois le directeur, le conservateur et le gardien. Outre les nombreuses plaques émaillées thermoformées à l’effigie du musée, les seules oeuvres trônant dans la collection étaient des reproductions de tableaux au format carte postale. Nomade et indépendante, son institution adressait la question suivante : est-ce le musée qui fait les oeuvres ou bien l’inverse ? À l’instar du musée imaginaire d’André Malraux, chacun semble pouvoir porter en lui-même une collection infinie d’images mentales pouvant être mobilisées à l’envie.

Épilogue

Qu’est-ce que l’expérience d’un coucher de soleil a à voir avec l’exercice des droits culturels ou l’évocation d’une collection invisible, me direz-vous ? Que notre regard porté sur le coucher de soleil soit scientifique, esthétique ou politique, il n’en reste pas moins sensible. Mettre le sensible au coeur de nos réflexions sur la place que la culture occupe dans nos sociétés occidentales semble être la solution, sinon l’antidote à leurs effondrements.

Ce workshop propose un questionnement autour de ces notions, à travers différentes interventions qui apporteront un éclairage singulier. Ensemble, nous élaborerons une proposition qui pourra prendre plusieurs formes et se déployer selon diverses modalités : un musée itinérant à l’effigie du coucher de soleil dunkerquois, une charte éthique de la Culture à l’attention des citoyen·ne·s de demain, une manifestation sur la digue du Braek au crépuscule…

Texte de fin de résidence de la commissaire : 

Restituer l’irrestituable

Résumer l’aventure de huit artistes sur le territoire dunkerquois n’est pas chose aisée ; il s’agit d’encapsuler ce qui est de l’ordre de l’expérience, du vivre-ensemble, de l’infime frontière séparant la vie de l’art. Ou peut-être n’y a-t-il justement pas de frontière, le réel imprégnant avec persistance les matériaux qui fondent la pratique artistique autant que l’imaginaire dégorge ses sucs dans le quotidien, abolissant ainsi toutes distinctions de formes et de nature.

C’est donc à un processus plus qu’à une finalité qu’on assiste, bien que les fragments donnés à voir semblent former les contours d’une exposition. Parmi cet ensemble, la figure maintes fois questionnée de l’autorité –celle de l’artiste, incarné par sa signature ou encore celle de l’institution détentrice du savoir et par extension, la personne du curateur qui valide ou invalide les propositions – ne cesse d’être déjouée puis réinvestie.

Au cœur des préoccupations, l’économie de l’artiste, qu’elle soit a minima ou au contraire expansive, irrigue les conversations tant et si bien qu’elle finit par donner naissance à une utopie : le monde serait régit non plus par les banques et autres puissances financières, mais par des heureux détenant une monnaie symbolique, sans valeur fiduciaire.

C’est sur un air de fête que s’achève cette épopée : dans l’huile des frites on pourra lire la gaieté et le labeur, la générosité comme le péché. De petits gestes en proie à un délire collectif aux vertus désinhibitrices surgissent d’un voisinage involontaire avec un cirque. A l’instar du soleil couchant, qui tel le phénix toujours renaît de ses cendres, nous laissons derrière nous les doutes pour goûter la joie de l’éternel recommencement.

 

Le Jeu de l’oie

(SIC), Bruxelles

18.05-05.06.2016

Exposition réalisée à titre de commissaire. Avec le soutien de Raphaël Pirenne, Sébastien Biset, Aurélie Bouvart, Anaël Lejeune, Olivier Mignon. 

Avec des oeuvres de Jacqueline Mesmaeker, Sylvie Eyberg, Pol Matthé, Wobbe Micha, Freek Wambacq, Christophe Terlinden, Denicolai & Provoost, Michel Goyon, Cathérine Lommée, Fiona Mackay, Pierre Gerard, Lucia Bru, Reinaart Vanhoe, Peggy Frank, Dialogist Kantor, Olivier Foulon, Joël Vermot, Leon Vranken, Cyril Bihain, Pierre Lauwers, Vaast Colson, Antoine Van Impe.

Règles du Jeu

Dialogist-Kantor

Utopie artistique prolétaire. Ne pas faire de l’art mais créer des situations qui en suscitent à votre place. De toute façon, faire confiance aux objets qui mémorisent plus de détails que nous. Réceptacles d’actions. Ménestrels graphico-performants. Nous allons voir là-bas si nous y sommes. Partie de campagne, cahin-caha. L’élégance du mouvement du cheval aux échecs. Mais le cheval est ivre, il zigzague : il faut même pouvoir imiter ça.   

Christophe Terlinden

Rodéo. Capture d’autruches au lasso. Le geste est japonais. Il faut s’y exercer cent fois pour l’effectuer sans efforts. Quand on a le truc, le réel vient à vous comme par magie. La chance, cela se travaille, dit la publicité. Art du regard, façon Ellsworth Kelly. Promenade en bateau, en semaine, sur les étangs du bois de la Cambre.

Olivier Foulon

Archéologue privé. Fine lame. Connu dans le milieu. Cambridge. Travail sur commande. Uniquement sur rendez-vous. Robert Bresson : Ne pas montrer tous les côtés des choses. Marge d’indéfini. Entretien du désir (recherche future : Roland Barthes). Minutie. Oignon soigneusement pelé, couche après couche. Distille ses découvertes au compte-goutte. A rencontré Breughel l’ancien, mais ne le dira qu’à la fin.

Lucia Bru

Œuvre plastique. Du domaine des arts plastiques. De la chirurgie plastique. Matière magique qui prend toutes les formes. Multi-usage. Certaines boîtes d’électroménager sont des œuvres d’art. Silhouettes de pièces de rechange thermoformées. Matière grise = matière noire + matière blanche. Sauf accident (éruption volcanique qui couvrirait la terre de cendres et la plongerait dans une nuit de cinq ans), garantie de retrouver la lumière au matin.

Cyril Bihain

Polyglotte. Allemagne, Belgique, Japon. Tête chercheuse téléguidée dans des canalisations en fonte. Pas de côté, tour de main. Contratempo. Musicien faisant une brève apparition dans des films de Werner Herzog consacré à des cavernes. Anna Oppermann. Comment matérialiser un volume dans une surface plane ? Redécouverte de voies artisanales oubliées. L’esprit est mis à l’épreuve d’anciennes logiques. Réseau de voies ferrées entrelacées.

Pol Matthé

Constructiviste russe. Graphiste italien. Architecte jordanien. Poète suédois. Joueur de cricket indien. Joueur de backgammon afghan. Tient un laboratoire ouvert au public, n’utilisant pas de matières toxiques (ou très peu), dans lequel on examine ponctuellement la possibilité de creuser des tunnels entre des identités, des maisons, des zonings industriels ou des jardins.

Jacqueline Mesmaeker

Au bout d’un temps très long, on sait enfin dessiner. Pour y arriver, conquérir au moins six enfances. Musaraigne. Clef des champs. Gymnaste. Excelle dans l’art de franchir la rivière à hauteur du gué. Marelle. Vous pouvez toujours essayer de sauter d’une pierre à l’autre comme elle, sans vous tordre la cheville. Ballet anglais sur musique allemande.

Reinaart Van Hoe

Il y avait encore une couche sous-jacente de peinture derrière le minimalisme. Nous avons restauré ce Vermeer. On l’a poncé jusqu’à ce qu’il ne reste quasi plus de pigments, ni même de panneau et là, miracle, apparaît un nouvel Arte Povera. Inconnu. Des anémones sur un banc de sable. Un galion englouti. L’équipage était parti pour défricher une part ignorée des Indes. Et il y est parvenu. La preuve ? Les carnets retrouvés du topographe.

Fiona Mackay

Proposons à une extrême droite qui n’aimerait pas l’art contemporain, par conviction intime, de s’y essayer, après tout. Le but est quand même qu’on s’entende. Atelier pour enfants un peu dangereux. Mais objectif fondamentalement humaniste. Ils s’apercevront que le moindre choix (cette couleur plutôt qu’une autre, ce coup de brosse plutôt qu’un autre) relaie un immense imaginaire. Nos amis nazis ont bien de la chance d’avoir une maîtresse aussi sexy. Bocage britannique, livres d’illustrations, vêtements en tweed. Garantie que dans ce bon collège, ils changeront rapidement de vocation. 

Denicolai & Provoost

On utilisait des pigeons voyageurs pendant la guerre. Reconsidérer votre jugement : la plage d’Ostende est vaste. Il y a bien assez de place pour tout le monde. Les italiens ont le sens inné de la communauté. Il en faut peu pour être heureux. Repas collectif dans un hôpital désaffecté sur l’île du Lido. Campement de fortune, bruschetta. Bain de minuit avec au loin les usines, des paquebots, le port. Ou comment transformer le méthane en or ?

Peggy Franck

Piet Mondrian s’est dévergondé. On sentait bien que cela bouillait là-dedans, derrière ses petites lunettes cerclées de fer. Piet est des nôtres, il a bu son verre comme les autres. Et on peut dire que le résultat est spectaculaire. On devine encore son ancienne rigueur, mais il y ajoute des touches extraordinaires de fantaisie, des plastiques luminescents.  Maintenant qu’il est lancé, on ne peut plus l’arrêter ! Il drague même les filles à l’arrêt de bus.

Freek Wambacq

Bonimenteur égyptien maniant comme personne une sorte d’humour au cinquième degré pour le plus grand plaisir de son public qui l’écoute sur les toits plats de la vieille ville jusqu’aux premières lueurs de l’aube sans perdre une de ses paroles. Il est capable en une nuit de vous faire croire dur comme fer au fait que le dromadaire est bien né d’une pierre. Ouvrira bientôt une école de l’analogie dont l’enseignement perdurera cinq siècles.

Michel Goyon

Génie méconnu des mathématiques vivant à trente-cinq mètres d’une boutique vendant des pralines Léonidas à Saint-Gilles. Evolue dans le cercle très fermé des esprits extraordinairement intelligents (Léonard de Vinci, Marcel Duchamp, Raymond Roussel) qui subissent occasionnellement des railleries dans la cour de récréation et autres vols d’effets personnels (bandes dessinées, objets irremplaçables). Mais Dieu merci, cela ne les touche guère. Et rira bien qui rira le dernier. Poil au nez.

Sylvie Eyberg

Art relationnel avant la lettre. Lettre de la relation en art. Art de la relation à la lettre. Lettre de l’art en relation. Avant l’art, il y a la relation. Lettre relationnelle d’avant. Art fait de lettres reliées. Relations d’arts lettrés. Art de la lettre aux relations. Lettres aux amis qui nous sauvent la vie et nous amusent aussi. Avanti ragazzi !

Joël Vermot

Il paraît que ce qui caractérise le signe astrologique de la Vierge est le fait de se trouver « au service de… ». C’est intéressant cette notion de service. Ce n’est pas ce que vous croyez. Il n’est pas question de subordination, il est question d’usage. D’ailleurs, un logiciel  « sert à… ». Il n’est pas non plus question de manipulation, dans le sens machiavélique du terme. Nul ne va se servir de vous. Si manipulation il y a, nous parlerons plutôt de bidouillage. De customisation de vieux ordinateurs des années quatre-vingt. « Ma bécane », comme ils disent amoureusement.

Pierre Lauwers

Grand Verre de Marcel Duchamp. Machine à faire de la peinture. Machine à imaginations et à imaginaires. Fonctionne dans tous les pays, sans adaptateurs. Derniers essais : Brésil. Ayrton Senna ressuscité. Compétition très serrée avec León Ferrari. Belle lutte. Fait des tours du circuit en huit, à pleine vitesse. Le spectateur arrive à peine à suivre des yeux ce ballet mécanique. La voiture de Senna survole littéralement la piste.

Vaast Colson

Prince des nuées qui hante la tempête et se rit de l’archer. Bitter sweet symphony : 215 millions de vues sur Youtube. Jacassements du corbeau sur la branche au matin. Un pote de Lee Mellon a jeté un soir de la dynamite dans l’étang pour faire taire les grenouilles. Quel bordel ! C’était Pearl Harbor dans le jardin ! Mais bon Dieu, qu’est ce qu’on s’est marré !

Catherine Lommée

Version féminine de Newton exilée secrètement en notre époque pour s’attaquer à des notions encore plus complexes que celle de la gravité. Pensée de système. Comment traduire une matière dans une autre tout en gardant les deux corps intacts ? Par exemple pierre et béton. La démocratie se jouera au niveau de la chimie ou ne se jouera pas.

Raphaël Van Lerberghe

Pour l’essentiel, un évadé. Avec les avantages et les inconvénients de l’évasion : le sentiment grisant de la liberté et la légère paranoïa de l’après-midi. Et si quelqu’un… là derrière ? Evadé du surréalisme hennuyer d’abord. Bonnie & Clyde à lui seul. Il est parti avec tout le butin sans demander son reste. Evadé du dix-septième siècle français ensuite. Le Hainaut est quand même proche de la France. Il y a eu des invasions. Mais avec tout ça, personne n’a pu le pister, à part peut-être Eric Rohmer et Madame Thatcher (comme le chantait Renaud).

Leon Vranken

Sud de la France. Jeu de quilles, jeu de boules. Odeur des chênes et des pins maritimes. Chaleur écrasante. Manon des sources. Je crois rêver de voir cette silhouette parfaite qui se découpe au loin. Mirage. Trompe-l’œil. On s’enivrerait bien de cette belle illusion. Pour noyer la petite dose de mélancolie méditerranéenne qui sait nous saisir dans l’air du soir, rien ne vaut une quintuple rasade de pastis. Coupée au cordeau, la rasade.

Pierre Gerard

Observation longue du vers de Verlaine : les sanglots longs des violons de l’automne blessent mon cœur d’une langueur monotone. Annotations dans la marge. Reprise mais avec des sursauts et des virages inattendus. Essais et erreurs fructueux. If you work, it will lead to something disait Sister Corita Kent et John Cage à sa suite. Quel est le son que fait le mot sanglot au-delà de toute raison et de toute passion ?

Antoine Van Impe

Ce qui suit immédiatement une intuition : le constat, le signe qu’il y avait bien là quelque chose. Mais quoi ? Qu’est ce que c’est que cette tache obscure que je devine maintenant au microscope ? Du magma, un ectoplasme ? Une maladie qui va décimer l’humanité ? Ou simplement un morceau de caoutchouc abandonné par un ouvrier des mines dans les années soixante sur les coteaux de la citadelle à Liège? Refrain d’un hymne de rock underground.

Wobbe Micha

Case mystère. Il y en a toujours une. Case surprise : derrière la porte, le vide. Pas de rambarde au balcon. Il vous manque un point d’appui. Vous basculez. Triangle de la perspective de la Renaissance déduit d’un point de fuite. Mais alors ? Mais où donc ? Chambres d’écoute multiples. Une aux Etats-Unis, une en Asie. Galaxies. Différentes forces d’attraction sont à l’œuvre. Elles font tanguer le vaisseau d’Anakin Skywalker.

BROADCAST

Institut Supérieur pour l'Etude du Langage Plastique, Bruxelles

Nuit du 28 au 29 mars 2014

Un projet réalisé à titre de commissaire, en collaboration avec Raphaël Pirenne, Olivier Mignon, Aurélie Bouvart, Anaël Lejeune et Sébastien Biset

Avec des contributions artistiques de Max Bourguignon, Antoine Boute, Michel Goyon, Jean-Daniel Pollet, François Winants et le tailleur de pierres.

Discours inaugural : 

Madame, Monsieur, Jeunes filles, Jeunes hommes,

La langue française qui compte un nombre appréciable d’expressions et de formulations magnifiquement forgées par le temps, en compte notamment une qui débute peu ou prou par ces mots « S’il y a bien une chose qui caractérise untel ou une telle chose, c’est son inclinaison à… sa propension à… »

Je me suis levé ce matin en me disant que c’était une journée à essayer de mettre cette phrase à toutes les sauces.

J’ai donc commencé en essayant de l’adapter au thème du jour.

Si il y a bien une chose qui caractérise la collaboration entre disons… un groupe artistique et une institution artistique, c’est, pour reprendre la formule d’un bon ami « la confusion dans la clarté ».

 Une institution est somme toute aussi un groupe artistique, or si il y a bien une chose qui est difficile à faire, c’est non seulement de faire tourner un groupe artistique, mais encore plus de faire tourner deux groupes artistiques.

 Comme il y a eu ici deux groupes artistiques, nous avons donc eu, comme promis oserait-on dire, de la confusion dans la clarté.

 Mais alors, où nous emmène cette confusion dans la clarté? Parce que si il y a bien une chose qui est troublante, c’est que la confusion dans la clarté s’avère parfois être « le bon chemin ».

 Et bien… il nous emmène dans une série d’échanges e-mails plus ou moins évasifs, sur base d’un projet qui ne l’est pas moins au départ. Et puis nécessairement (puisqu’il y a « communication »), il nous emmène dans la rédaction d’un texte annonciateur. Et c’est là que les choses se passent en deux temps.

 Nous avons d’abord notre texte à nous, qui est une citation de l’historien d’art bien connu Léonard Bordes, datant de 1929 : 

 « Il ne faut pas chercher à expliquer pourquoi l'oeuvre est belle. Les hommes ne s'entendent guère sur la nature de la beauté. Ces deux mots eux-mêmes jurent d'être accouplés, et font comprendre combien une telle ambition serait ridicule. Elle serait même néfaste pour le but que l'on poursuit. Sur cette question, le tintamarre de cervelles dont parle Montaigne est particulièrement bruyant. Mais si le pourquoi nous échappe, l'analyse nous permet de voir les détails où réside cette beauté et d'en déterminer certains caractères ».

Et puis voilà que nous avons en complément (contrepoint ? éclaircissement ?) de cette citation, le texte de l’Iselp (donc du second groupe artistique) qui dit quant à lui ceci :

 « Depuis dix ans, la plateforme éditoriale et curatoriale (SIC) occupe une place incontournable sur la scène artistique belge. Le groupe s’est notamment illustré par la résidence éditoriale mise en place pour le Off de la dernière Biennale des Arts visuels de Venise. Invités à L’iselp à expliquer leur pratique collective, ils ont proposé d’en comprendre le fonctionnement à travers une initiation scout. ».

S'il y a bien quelque chose qui caractérise ce texte au premier abord, c’est qu’il est flatteur. Alors là je dis merci.

Mais s'il y a bien quelque chose qui caractérise ce texte au second abord, c’est justement qu’il nous met sur la piste du « bon chemin » en faisant montre de confusion dans la clarté, ou plutôt non cette fois précisément, de clarté dans la confusion.

En effet, les mots deviennent soudainement très précis. « Invités à l’iselp à expliquer leur pratique collective »… pratique collective … invités à l’iselp…  « Ils ont proposé d’en comprendre le fonctionnement à travers une initiation scoute »…

« Proposer d’en comprendre… ».

La formule est très belle. Alors là, merci l’Iselp une seconde fois…

Or -et nous en venons au fait- s'il est question de « proposer d’en comprendre », alors un premier constat s’impose :

Si il y a bien une chose qui caractérise le fonctionnement d’un groupe artistique (appelons-le comme ça, bien que cela puisse valoir pour un groupe de bûcherons, un groupe de réflexion, n’importe quel groupe de cons), c’est le fait qu’il existe en son sein une certaine forme de tension, due à une rivalité-sous-jacente-des –individus-mis en situation de crise et j’en passe.

C’est donc le règne du non, plutôt que du oui, de la rivalité plutôt que de la solidarité. Il y a inévitablement quelque chose qui relève de la « lutte fratricide », à un degré plus ou moins élevé.

Vous allez me dire, c’est bien triste de voir les choses sous c’est angle. Je sais, mais c’est comme ça dirait Ad Reinhardt qui défendait le fait que la seule affirmation en art relevait de la négation.

Ainsi, il disait : les dix règles pour une nouvelle pratique de l’art sont : pas de texture/ pas d’effet de brosse/pas de dessin/pas de forme/pas de design/pas de couleur/pas de lumière/pas d’espace/pas de temps/pas de taille, ni d’échelle/ pas de mouvement/pas d’objet… Après tout ça, selon Ad Reinhardt on peut ( on pouvait) commencer.

Ainsi, pour reprendre cette assertion tournée à la négative : il n’y a pas de groupe artistique sans lutte fratricide.

Si il y a bien une chose qui caractérise le groupe artistique, c’est qu’il est traversé à plus ou moins haute dose de tension intestine.

Puisque nous sommes arrivés fortuitement à cette déduction par le détour de la confusion dans la clarté, issue de la rencontre de deux groupes artistiques : l’iselp et sic, il nous a semblé qu’il fallait être conséquent avec cette idée.

Car quelque part : tout cela n’a rien d’enfantillages. Je vous parle ici d’honneur ! de lutte symbolique, de lutte d’autant plus importante qu’elle est une lutte symbolique…

C’est la raison pour laquelle, chers amis, ce soir nous allons nous affronter, entre nous, entre frères (et sœurs) sur une série d’épreuves.

Nous débuterons par la constitution des deux groupes, et afin de planter d’emblée le décor (qui n’a rien d’un décor car il s’agit de quelque chose de concret et non d’illusoire, nous allons procéder à une sélection cruelle, comme la pratique la nature.

Nous allons déterminer deux chefs d’équipe, qui choisiront tour à tour parmi les inscrits, les membres de leur équipe respective, par élimination, comme autrefois lors des cours de gymnastique, qui constituent en définitive une bonne introduction à la « pratique curatoriale » pour reprendre les mots de ‘l’iselp.

Ensuite nous nous affronterons tout au long de la soirée, à la fois pour jouer cette lutte symbolique, mais aussi pour l’éprouver, la mettre à l’épreuve dans des moments où la frontière entre le bien et le mal, l’ami et l’ennemi, est susceptible en définitive et grâce aux milles secours de nos personnalités et des circonstances, de s’estomper.

 

Biennale de Venise 2013 (exposition)

Espace d'exposition de (SIC), Bruxelles

07.12-08.12.2013

Une exposition réalisée à titre de commissaire. Avec le soutien de Raphaël Pirenne, Anaël Lejeune, Sébastien Biset, Aurélie Bouvart, Olivier Mignon.

Avec des oeuvres de Claude Cattelain, Messieurs Delmotte, Louise Herlemont, Jean DL, William Cliff, Pierre Gerard, Thierry Van Hasselt, Christophe Terlinden, Raphaël Van Lerberghe, Pierre Lauwers. 

Au retour de la résidence organisée à Venise par (SIC) dans le cadre de la 55ème édition de la Biennale, une exposition est présentée dans l'espace bruxellois de l'association. Par le biais d'une série d'oeuvres créées lors de la résidence par quelques-uns des quinze artistes ayant pris part au projet, l'exposition conjugue temps et lieux vénitiens et bruxellois, en des jeux d'échos, d'échantillonnages, d'ellipses. 

Biennale de Venise 2013 (publication)

Publié le 7 décembre 2013, Editions (SIC), Bruxelles

Un projet réalisé à titre de commissaire/éditeur responsable, en collaboration avec Eleonora Sovrani. Avec le soutien de Raphaël Pirenne, Anaël Lejeune, Sébastien Biset, Aurélie Bouvart, Olivier Mignon.

Avec des contributions de Jan Baetens, Claude Cattelain, William Cliff, Lara Gasparotto, Pierre Gerard, Louise Herlemont, Guy-Marc Hinant, Jean De Lacoste, Pierre Lauwers, Messieurs Delmotte, Christophe Terlinden, Jean-Philippe Toussaint, Thierry Van Hasselt, Raphaël Van Lerberghe et Thierry Zéno. 

Ce livre est le fruit du travail mené à Venise lors de la résidence instituée par l'association (SIC) à l'occasion de la 55ème Biennale de Venise, pour le compte de la Fédération Wallonie-Bruxelles, présente dans la programmation off, hors pavillon belge, en 2013. Il réunit des séquences individuelles, nominatives, intégrant les créations inédites des quinze artistes invités, de divers âges et disciplines, et des séquences de pages où les contributeurs et contributrices se répondent, se mélangent, en images ou en textes, non sans demeurer anonymes. Les parties anonymes, collectives, s'ouvrent sur une date prise au hasard des jours de la résidence. Elles s'inspirent du contenu indistinct du site Internet du projet, mis en ligne au cours de la résidence à titre de fenêtre ouverte sur celui-ci, le site ayant été alimenté continûment de juin à septembre 2013. Il en résulte un ouvrage qui se propose de plonger dans l'atmosphère si particulière de Venise, son dédale, son passé, son présent, ses scènes et coulisses, ses temps forts et temps morts. 

 

Le modèle a bougé

BAM, Musée des Beaux-Arts de Mons

10.01.2011-05.02.2012

Une exposition réalisée à titre de commissaire, en duo avec Raphaël Pirenne.

Avec des oeuvres de Marcel Duchamp, Henri Laurens, Bernard Gaube, Duane Michals, Pierre Bonnard, Henri Matisse, Jean Hélion, Lili Dujourie, Orla Barry, Gerhard Richter, Otto Steinert, Eugène Atget, Eugène Carrière, Christine Felten & Véronique Massinger, Léon Vranken, Peter Fischli & David Weiss, Eadweard Muybridge, Claude Cattelain, Constantin Brancusi, Gert Robijns, Philippe De Gobert, Natalia Gontcharova, Suchan Kinoshita, Barbara Morgan, Gillian Wearing, Henri Cartier-Bresson, Hélène Amouzou, Roni Horn, Chantal Maes, Ulla von Brandenburg, Hans Bellmer. 

Le Musée des Beaux-arts de Mons (BAM), présente une exposition intitulée « Le modèle a bougé ». Cette exposition, dont le titre est inspiré d’une remarque d’Edgar Degas adressée à l’un de ses contemporains, Eugène Carrière, réunit une trentaine d’artistes modernes et contemporains, autour de deux questions étroitement liées l’une à l’autre, celle du rapport de l’artiste à son modèle et celle de sa relation au caractère évanescent de ce modèle: un enjeu de type photographique renvoyant à cette tension inhérente aux travaux de nombreux artistes, à savoir, tenter de capter ce qui n’est nécessairement que transitoire et nous échappe.

L’exposition s’articulera en différents sous-ensembles mettant en évidence des aspects de cette thématique. Une première salle est ainsi consacrée à un survol historique et transversal du rapport du « peintre à sa muse », avec ce qu’une telle relation sous-entend en terme de désir, d’aspiration à transposer dans l’œuvre d’art des sentiments de fascination, d’admiration, de sensualité.

Dans la seconde salle, on se penche plus nommément sur le processus photographique dans sa relation historique à la peinture. On y examine les différentes vitesses qui régissent ces deux médiums. La troisième salle est dédiée pour sa part à l’espace de l’atelier, théâtre par excellence de la « séance de pose » unissant le créateur à son sujet d’attention, de même que lieu d’expérience et de jeu. Ces associations, presque chorégraphiques, trouvent leur prolongement dans la quatrième salle qui est consacrée aux passages existant entre les arts plastiques et la danse, les arts de la performance, du mouvement. Enfin, une cinquième et dernière salle sonde plus avant la figure du modèle, en mettant en lumière son caractère de fétiche, et d’icône, tel qu’éclairé par des disciplines comme la psychanalyse ou l’iconologie.